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Rambalh, c'est un pot pourri sur la littérature, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog : de tout et surtout tout moi. Le bordel de mes goûts, de ma vie livresque, toujours en lien avec Accros & Mordus de Lecture.

mercredi 16 mai 2018

Régine Deforges, bref portrait

Je ne suis pas biographe, vous le savez, donc cet article ne sera pas une biographie de Régine Deforges mais plutôt une introduction sur la grande dame qui se cache derrière La Bicyclette bleue. Lire des articles à son sujet m’a permis de mieux comprendre son écriture, ses références ainsi que le personnage de Léa et c’est cela que j’ai envie de partager ici.



Régine Deforges est née en 1935 à Montmorillon, un petit village de la Vienne, au cœur du Poitou : elle est une enfant de la campagne, de la terre. Elle raconte dans plusieurs interviews que cet endroit était trop étroit pour elle, qu’il réclamait une trop grande discrétion pour la jeune fille à la soif de liberté qu’elle était. Un épisode marquant de sa jeunesse, qu’elle raconte à ces occasions, est le vol de son journal intime, à 15 ans, où elle avait couché son histoire d’amour pour une jeune fille de son âge : le scandale éclate et on la force à brûler tous ses cahiers d’écriture, ses précieux écrits. Cette histoire lui inspire plus tard son roman Le Cahier volé (1978).

Régine Deforges est une femme libre, forte et toujours passionnée par la littérature. En 1968, elle crée sa propre maison d’édition, L’Or du temps, et devient la première éditrice française. J’entends souvent parler des grands éditeurs, de ces dynasties littéraires qui ont survécu à bien des crises et notamment la Seconde Guerre Mondiale. La première femme éditrice, ça, je n’en avais jamais entendu parler et j’étais même loin de me douter qu’il s’agissait de Régine Deforges, et c’est un fait marquant : encore une fois, la réussite des femmes n’est jamais mise en avant en France. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de me lancer dans ce petit dossier : pour mettre en avant un fait important, un fait qui est historique à mes yeux mais surtout lourd de sens.

Dès mars 1968, le travail de Régine Deforges est écrasé. Le premier livre qu’elle publie en tant qu’éditrice, Le Con d’Irène attribué à Louis Aragon, sous le titre Irène, est saisi quarante-huit heures après sa mise en vente, le 22 mars 1968. Alors que Mai 68 et ses slogans libertaires battent leur plein, Régine Deforges affronte le tribunal pour outrage aux bonnes mœurs. Nombreuses sont ses publications qui sont censurées, attaquées en justice. La condamnation va même jusqu’à la priver de ses droits civiques durant quelques années. Éditrice de textes érotiques, elle dérange avant tout parce qu’elle est une femme.

Petit extrait d'un article du Monde pour comprendre :
Au tribunal, elle devait subir les propos railleurs et machistes des juges — « Pourquoi une jolie femme comme vous publie-t-elle de telles saletés ? »

Les attaques successives subies par sa maison d’édition la forcent à déposer le bilan : la justice coûte cher à la liberté.

Elle finit par se remettre à l’écriture, des décennies après le scandale de sa jeunesse, mais les attaques ne sont pas terminées. En 1981 sort La Bicyclette bleue qui est un succès mais qui pousse les descendants de Margaret Mitchell à intenter un procès pour contrefaçon. Régine Deforges, après de longues années de combat, finit par gagner ce procès. Oui, La Bicyclette bleue est semblable point par point à Autant en emporte le vent, et non ce n’est effectivement pas un hasard : Jean-Pierre Ramsay a proposé à Régine Deforges d’adapter ce roman à la Seconde Guerre Mondiale. Dès le départ, c’était écrit comme une adaptation.

Quand je lis aujourd’hui des chroniques disant « Oh la la c’est un plagiat je suis déçu quelle honte ! » ça m’agace. À une époque où quelques clics suffisent à trouver la vérité, je trouve malsain de se permettre de publier son jugement sur le net sans même prendre deux minutes pour vérifier ses sources. Et je veux rendre ses lettres de noblesse à Régine Deforges, non pas face au grand public parce que je n’en ai pas la prétention ni la légitimité, mais au moins face à cette communauté que nous sommes et dont je fais partie. Régine Deforges a passé sa vie à lutter contre l’adversité sans jamais baisser les bras et ça, c’est admirable. Elle a dépensé son temps, son énergie et son argent pour obtenir justice et je trouve honteux que des lecteurs aujourd’hui ne se gênent pas pour véhiculer encore une fausse idée de plagiat.

Par la suite, Régine Deforges est très active dans la vie littéraire française, avec des prises de position qui provoquent à nouveau des remous, qu’elle ait raison ou non. Je ne m’attarde pas sur ces faits parce qu’ils m’intéressent moins ici vis-à-vis du dossier en général mais je vous invite à creuser si cela vous interpelle.

Ce que je retiens de Régine Deforges et que je veux transmettre est surtout le fait qu’elle a participé à la lutte pour la reconnaissance de la place des femmes dans le monde de la littérature finalement, mais aussi au mouvement féministe par les idées qu’elle a toujours cherché à véhiculer, que ce soit via l’édition ou ses propres écrits. Je tiens à le redire mais son histoire d’éditrice montre qu’il y a 50 ans, une femme éditrice et qui, de surcroît, publiait des textes érotiques, était condamnable. 50 ans plus tard, nous devons encore lutter pour obtenir l’égalité en littérature, et pas que.

Quand on voit que certaines années, il n’y a pas une seule autrice au programme du baccalauréat de Français, on peut se poser des questions. Pour de jeunes lecteurs compulsifs, ce n’est pas forcément un problème puisqu’ils ouvrent seuls leurs horizons littéraires, mais quel message cela fait-il passer aux élèves qui ne lisent pas en dehors des œuvres imposées ?
Même choses lorsqu’on se penche un peu sur les statistiques dans le monde de la publication : toujours plus d’hommes que de femmes, plus d’hommes primés, plus d’hommes mis en avant sur les étals… Sauf quand il s’agit de genres littéraires dits « pour femmes ».
50 ans plus tard, la voie de l’égalité est encore longue à parcourir. En découvrant Régine Deforges, son écriture et son histoire, je ne pouvais pas faire autrement que partager ici ce que j’avais découvert et ce que j’avais ressenti. Cette grande dame est la preuve que son genre lui a mis des bâtons dans les roues, que son genre a justifié jusqu’à la suspension de ses droits civiques ! Et elle n’a jamais abandonné, elle a toujours rebondi et c’est quelque chose que j’admire chez elle. Toutes ses prises de position ne résonnent pas forcément en moi mais, en ce qui concerne ses positions féministes, elle a eu toute mon attention et toute mon admiration.

Je vous laisse mes différentes sources si vous voulez aller plus loin (ou si vous voulez vérifier que je ne vous raconte pas trop de fadaises) et je vous invite vivement à découvrir les œuvres de notre toute première éditrice française, celle qui a ouvert la voie pas toujours rectiligne à d’autres femmes amoureuses de la littérature.

Sources :
Régine Deforges sur Wikipédia
Régine Deforges, la papesse de l'érotisme
Régine Deforges : l'auteure de La Bicyclette bleue est morte
Page de Régine Deforges sur le site de l'éditeur Fayard
Polémique autour du prix Femina
Les inégalités hommes femmes en 12 chiffres et 6 graphiques
L'inégalité entre hommes et femmes persiste dans le monde du livre

dimanche 13 mai 2018

Le Lion et le Porc-Épic de Roland Kaya « Kayro » et Pierre Audemard

Hier j'ai fait un tour à la Journée Culturelle de l'Afrique organisée par les étudiants africains de Marseille et j'ai évidemment fait un tour du côté du stand littéraire. J'ai pris ce petit conte illustré pour ma petite cousine de bientôt 4 ans (que j'ai pu lui faire dédicacer au passage) mais j'ai surtout découvert les publications du Collectif International d'Artistes Solidaires que je vous invite à découvrir à votre tour.



Quatrième de Couverture
Ce conte devinette est à la fois raconté, chanté et imagé par le lecteur. Au fil de la lecture, un rythme s’installe et vous emporte au cœur du voyage loufoque du lion, Roi de la savane.

Mon avis
Le Lion et le Porc-Épic écrit par Roland Kaya, connu aussi sous le pseudonyme de Kayro Slam, et illustré par Pierre Audemard est un conte participatif où le petit lecteur est invité à écrire le nom des animaux croisés par le lion, ce Roi de la savane affamé qui cherche à se remplir le ventre.

Notre Roi lion et famélique, n’a pas le lustre que l’on attend d’un mastodonte de la savane. Et cela ne lui convient évidemment pas alors il s’engage sur la voie de la « réforme » en apparence personnelle. Il veut retrouver sa force, sa beauté et, pour cela, il se lance dans sa quête.

En dévorant les animaux qui croisent sa route, il s’empare de leur force, leur constitution, leur beauté, leurs attributs. Il s’impose et rafle tout ce qui ne lui appartient pas, il assoit son statut de Roi jusqu’à ce qu’il soit repu de tout ce qu’il a subtilisé à ses voisins, voisins qu’il a tous avalés jusqu’au dernier. Enfin rassasié et fier de ce qu’il est, il se repose, mais c’est sans compter sur la révolution mené dans ses entrailles par ces animaux qui ne comptent pas se laisser faire.

Transposition de la dictature d’un être qui veut s’emparer des richesses des autres, le Roi lion court à sa perte en dévorant l’ensemble du peuple de la savane : il leur permet ainsi d’être réunis dans son estomac et, ensemble, ils se libèrent du joug de leur oppresseur. À trop vouloir briller en écrasant les autres, notre petit Roi lion retourne à sa place : le porc-épic lui conseille donc de ne pas s’en prendre aux plus faibles pour asseoir sa puissance mais de passer à un régime « végétarien », un régime où chacun se nourrit de la même façon pour vivre en harmonie en somme.

La morale de ce conte est forte, elle montre aux plus jeunes que la loi du plus fort ne peut pas venir à bout des faibles indéfiniment, elle leur enseigne la force du peuple face à l’oppresseur, le tout rythmé par un style d’écriture qui rappelle la rondeur du slam, art premier de l’auteur. Que ce soit à voix haute ou lu en silence, le cheminant du texte s’accompagne naturellement de la mélodie transmise par les mots, la ponctuation, les répétitions et le résultat est réellement agréable.

Les illustrations sont superbes, montrant la transformation progressive du lion dans des paysages verdoyants, une nature qui a beaucoup à offrir.

J’ai beaucoup aimé ce conte qui permet aux plus jeunes de comprendre le message transmis par l’auteur et aux plus vieux de saisir les subtilités du message. Pour un premier conte, c’est une réussite qui plaira aux plus jeunes comme aux plus grands, accessible dès 2 ans jusqu’à 100 ans (mais je suis sûre que les plus de 100 ans apprécieront aussi).



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lundi 7 mai 2018

La Bicyclette bleue, Tome 4 : Noir tango de Régine Deforges

J'arrive au bout de la partie "chroniques" du Dossier sur La Bicyclette bleue de Régine Deforges. Ce quatrième tome est une bonne conclusion à ce que j'ai vécu à travers ma lecture ♥



Quatrième de Couverture
En novembre 1945, au sein de l'Allemagne vaincue, le tribunal de Nuremberg juge les criminels nazis. Léa, envoyée par la Croix-Rouge, y retrouve François qu'elle a revu quelques mois plus tôt à Montillac. Elle s'effondre lorsque Sarah lui raconte le cauchemar de Ravensbrück. Sarah convainc bientôt François de rejoindre le réseau de "Vengeurs" qu'elle a constitué pour traquer et exécuter les anciens nazis, partout où ils se trouvent.
Une chasse qui les conduira jusqu'en Argentine où le régime péroniste accueille et protège les criminels de guerre.

Mon avis
La guerre est terminée mais rien ne laisse de répit à Léa qui, au fil des années, s’est liée à de nombreuses personnes engagées comme elle. Toujours amoureuse de François Tavernier, elle se retrouve encore une fois au cœur de l’action à travers l’action vengeresse de Sarah Mulstein, son amie qu’elle a sauvée d’un camp de la mort, et de ses alliés dont le seul but est maintenant de venger les millions de morts. La faucheuse n’a pas fini de s’en prendre à l’entourage de Léa, la poussant à poursuivre son combat.

Léa a grandi, évolué mais, au fond, elle reste fidèle à elle-même : tout ce qu’elle traverse la touche au plus profond de sa chair. Lorsque Sarah lui raconte les horreurs qu’elle a vécues dans les camps de la mort, Léa s’effondre, passe de longs jours dans un état d’apathie, dans un coma protecteur même. Ses réactions physiques sont encore et toujours le moyen le plus violent pour extraire de son être ce qu’elle ne peut supporter. Les larmes ne signifient plus rien et son corps rejette le plus souvent le mal avec force et violence.

Mais ce mal ne s’est pas arrêté avec la fin de la guerre, bien au contraire : la défaite de l’Allemagne nazie n’a pas sonné la fin de l’horreur, tout comme la mort d’Hitler n’a pas mis fin à l’idéologie nazie. Et, malgré elle, Léa se retrouve engagée dans une nouvelle guerre, pour venger elle aussi ceux qu’elle a perdus.

Historiquement, ce quatrième tome aborde les conséquences de la Shoah et la façon dont certaines victimes ayant survécu reprennent en main leurs vies. Enfin, ce qu’il reste de leurs vies surtout : nombreuses sont les âmes brisées qui ne se remettent jamais de ce qu’elles ont vécu et qui cherchent, non pas à se reconstruire, mais à venger tout ce qu’ils ont perdu, proches comme dignité, joie de vivre comme espoir. Le personnage de Sarah, que nous suivons depuis le tout premier tome est l’incarnation de cette population juive qui a tout perdu jusqu’à son souffle d’humanité.
Sarah était une femme forte, merveilleuse, fascinante. Lorsque la guerre a commencé, elle a cherché à mettre ses proches à l’abri avec l’aide de François Tavernier, puis elle s’est cachée lorsque les rafles faisaient rage. Ensuite, ayant tout perdu, elle s’est vouée corps et âme à la résistance, à la libération de la France mais, surtout, à la survie de ses amis. Arrêtée et torturée, son esprit s’est peu à peu brisé, son regard éteint. Internée ensuite en Allemagne, elle a vécu toujours plus d’horreur, jusqu’à l’ultime qui a fini de détruire tout ce qu’il restait d’elle.
La guerre terminée, Sarah est détruite et n’a plus suffisamment de forces pour se reconstruire, mais qui en aurait eu à sa place ? Qui, après avoir vécu l’inimaginable, aurait réussi à reprendre une existence normale ? Sarah est ce peuple juif à qui l’on a tout pris et qui ne possède rien d’autre qu’une haine viscérale, une haine qui la maintient en vie et la pousse à se venger coûte que coûte pour espérer retrouver la sérénité. Une sérénité qui n’arrivera jamais.

Encore une fois, Régine Deforges nous entraîne dans les remous de l’Histoire en nous faisant voyager jusqu’en Argentine où bon nombre de nazis sont venus s’installer, forts de leurs liens avec le gouvernement de l’époque. Alors que des milices secrètes juives se mettent en place à travers le monde pour les arrêter, n’ayant aucune foi en la justice internationale, la guerre n’est finalement pas réellement terminée. Encore aujourd’hui, des criminels nazis échappent à la justice (récemment dans Le Monde) alors on comprend, on comprend pourquoi certains survivants ont eu ce besoin viscéral de venger leurs morts.
Malheureusement, Régine Deforges nous rappelle aussi que la vengeance ne suffit pas à apaiser l’âme, loin de là, et qu’elle n’est qu’un moyen de se trouver un but éphémère à une existence déjà brisée.

Si ce quatrième tome m’a moins fascinée que les trois premiers (c’était réellement la France sous l’occupation qui m’intéressait le plus), il n’en reste pas moins superbe et chargé d’émotions. Il est encore plus sombre, chargé de haine mais aussi d’amour au fond. Après cette lecture, on ne peut qu’espérer ne plus jamais revivre de telles horreurs dans notre histoire puis on se rappelle que, malheureusement, les génocides sont encore d’actualité et que la haine n’est pas prête de disparaitre, quelles qu’en soient ses victimes.

Pour le moment, je m'arrête ici dans la lecture de cette saga qui a su me passionner et je reprendrai sûrement la suite plus tard, de peur d'être trop déçue par l'histoire qui semble s'essouffler dans les tomes suivants.



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dimanche 6 mai 2018

La Bicyclette bleue, Tome 3 : Le Diable en rit encore de Régine Deforges

Et voilà la chronique du tome 3 pour le Dossier sur La Bicyclette bleue de Régine Deforges.



Quatrième de Couverture
1944 : la guerre a fini d'hésiter et chacun a choisi son camp. L'heure est venue des tueries, des règlements de comptes et des grands affrontements militaires. Léa a mûri. Après avoir découvert l'horreur, elle connaît le courage et la haine. Engagée dans toutes les luttes, jusqu'au bout de ses forces, elle trace son chemin volontaire de Montillac en feu à Berlin en ruine, passant par un Paris en liesse où rôdent encore les dangers. Pendant les deux dernières années de cette guerre atroce, la mort est sa compagne et c'est en elle qu'elle puise les infimes raisons d'une vie qui aura l'éclat de l'amour.

Mon avis
La guerre est « gagnée », la France se libère du joug de l’Allemagne nazie et tente panser ses plaies… Mais la vengeance est au menu de bien des repas sur les tables françaises. Nombreux sont ceux qui cherchent à faire payer les coupables, qu’ils le soient réellement ou non. Les humiliations sont le pain quotidien de cette France blessée, tandis que les troupes alliées repoussent l’ennemi sur tous les fronts. Léa, elle, a perdu bien trop de choses et de personnes dans cette guerre pour retourner à Montillac. Elle ne veut pas voir les ruines de son enfance et s’engage au sein de la Croix-Rouge pour porter secours à ceux qui sont à l’agonie. Face aux camps de la mort, en Allemagne, Léa est à nouveau confrontée à l’horreur que peut engendrer l’être humain.

Les pertes humaines sont encore nombreuses et Régine Deforges nous rappelle que la libération de Paris n’a pas sonné la fin de la guerre. La libération de la France a été longue, la défaite de l’Allemagne nazie aussi et le sang a encore longtemps coulé.
La France qui s’est laissée endormir durant l’occupation s’est tout d’un coup réveillée pour se venger, pour se repaître du sang des traîtres mais aussi d’innocents… Et c’est toute l’horreur historique mise en avant par ce tome : les collaborateurs qui réussissent à changer de camp au bon moment, les Français qui profitent de la « justice » pour humilier les traîtres, ceux qui, encore, dénoncent par jalousie, ceux qui se régalent face aux femmes tondues dont le seul crime a été parfois d’être amoureuses… L’histoire n’est pas faite que d’actes de bravoures.

Léa est orpheline, elle a tant perdu dans cette guerre qu’elle ne trouve le repos de l’esprit qu’en se vouant corps et âme à son nouveau but. Elle retrouve Sarah au milieu des camps de la mort, la sauve, reste traumatisée à la vue de son corps cadavérique, de la vie qui semble avoir disparu de ce qui n’est plus qu’une carcasse de chairs et d’os. Seules les apparitions de François lui permettent de garder la tête hors de l’eau.
Elle est cette France blessée, meurtrie qui peine à accepter toute l’horreur qui sort de l’ombre alors que la guerre touche à sa fin. Elle est cette France qui peine à accepter qu’en son sein, beaucoup ont trahi, beaucoup ont pris du plaisir à intégrer la Gestapo pour devenir pire bourreau que leurs formateurs. Elle est aussi cette France qui découvre avec terreur jusqu’où l’homme a pu aller par haine. Elle est cette France qui ne sait plus par quel côté entamer sa reconstruction.

Comme dans les deux tomes précédents, Régine Deforges nous offre une vision détaillée de ces derniers mois de guerre, de la lutte acharnée des alliés, de la défaite des nazis et de tout ce qu’ont vécu les peuples. Les vainqueurs écrivent l’histoire, les vaincus subissent le courroux de leurs ennemis mais ce sont toujours les civils qui en souffrent le plus. Ces civils que décrit l’autrice face aux grandes figures de la guerre comme le Général De Gaulle qui a tiré les ficelles de Londres et est arrivé en vainqueur à Paris, puis a dirigé les troupes de la France libérée. Sans critiquer l’homme, Régine Deforges n’en dresse pas un portrait flatteur, elle le décrit finalement comme ce qu’il a dû être pour beaucoup de Français : un homme qui a travaillé de loin et qui était ensuite trop au-dessus d’eux pour qu’il garde un visage de citoyen normal, comme eux. C’est ce que l’on ressent à la lecture.

Après ces trois premiers tomes relatant la Seconde Guerre Mondiale, je ne peux que saluer le travail de Régine Deforges. Elle a su me passionner du début à la fin et, surtout, dresser un superbe tableau des Français normaux qui ont vécu cette guerre. Elle n’a pas cherché à mettre en avant les grandes figures héroïques que nous connaissons mais a rendu hommage à ces millions d’anonymes qui ont œuvré à la libération de la France. Elle a su rendre hommage aux femmes aussi, montrant qu’elles étaient nombreuses à agir au sein de la Résistance. Elle a aussi rendu hommage à ceux qui sont morts inutilement, ces Français pas vraiment collaborateurs mais qui ont fait naître du ressentiment chez leurs voisins, alors qu’ils n’avaient rien fait. Et elle a rendu hommage à ceux qui ont essayé de vivre en paix avec les Allemands sous l’occupation, non pas par appât du gain mais par humanité, par découverte des êtres avant leur nationalité, comme Françoise, la sœur de Léa, qui est tombée amoureuse d’un homme bon dont le seul défaut était d’être Allemand.

Régine Deforges offre un hommage à l’histoire de la France à travers différents combats et montre que même les pires horreurs peuvent voir vaincre l’espoir et l’amour.

Pour conclure sur les trois premiers tomes, je voudrais aussi saluer la richesse littéraire de la plume de Régine Deforges, qui nous offre régulièrement des citations, des évocations d’œuvres ou de grands écrivains. Les références sont nombreuses, sublimes, parfaites. Elles m’ont poussée à en savoir plus et à noter de nouveaux titres dans la liste de mes futures lectures. Régine Deforges était une personne à la culture littéraire immense qu’elle a partagée avec nous à travers ses romans. Une autrice de talent qui mérite une réelle reconnaissance.



Le Dossier La Bicyclette bleue
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samedi 5 mai 2018

La Bicyclette bleue, Tome 2 : 101, avenue Henri-Martin de Régine Deforges

Je poursuis mon Dossier sur La Bicyclette bleue de Régine Deforges avec le second tome que j'ai lu avec exaltation.



Quatrième de Couverture
Cet automne 1942, le domaine de Montillac a bien changé. La vie est dure. Le bonheur a fait place aux deuils, l'insouciance aux privations. Au plus noir de l'Occupation, Léa Delmas va découvrir la délation, la lâcheté, la collaboration. Ses proches vont subir les tortures, d'autres trahir. Elle va choisir farouchement le camp de la liberté : La Résistance.

Au mépris de tout danger, dans le Paris des faux plaisirs et des vraies horreurs, elle va s'opposer à l'occupant et tenter de sauver ceux qu'elle aime... Seuls, son appétit de vivre, sa jeunesse, sa fougueuse sensualité lui permettront de tenir tête... On suit ses personnages avec passion et elle sait nous faire vivre ces années d'Occupation, chez les résistants comme chez les collabos, dans les vignes bordelaises comme dans les rues de Paris, avec une étonnante puissance d'évocation.

Mon avis
Léa a vingt ans et c’est à travers la défaite de la France et l’Occupation allemande qu’elle s’est frayée un chemin jusqu’à l’âge adulte. Ce ne sont ni l’honneur ni la morale qui dictent ses choix mais son essence même, ce qu’elle est au plus profond d’elle-même. La mort, elle l’a croisée, la haine, elle l’a mesurée, l’horreur, elle la croise tous les jours. Et c’est en étant fidèle à elle-même qu’elle s’engage corps et âme dans la Résistance, qu’elle impose son aide à ceux qui la pense trop faible ou frivole parce qu’elle est une femme. Aux côtés de ses amis, de sa famille, elle fonce tête baissée et partage sa vie entre peur, faim, plaisirs et lutte.

L’intrigue ne connaît aucun essoufflement, les événements s’enchaînent, qu’ils soient historiquement vrais ou liés à l’histoire fictive de Léa : l’ensemble se marie avec une harmonie qui donne l’impression que Léa Delmas a réellement exister. Régine Deforges nous offre un second tome haletant, ne laissant aucun répit à son lectorat entre horreur et plaisir, haine et amour. La richesse de l’intrigue nous tient en haleine du début à la fin, nous tient éveillés, nous fait pénétrer dans l’histoire.

Tout l’intérêt de suivre les aventures de Léa tient dans le fait qu’elle possède encore sa part d’enfant, qu’elle découvre chaque jour un peu plus la réalité de la vie : nous découvrons à travers ses yeux la réalité de cette guerre. Léa navigue entre le monde de la Résistance à travers ses engagements mais aussi le monde de la Collaboration, active ou passive, en étant en contact avec François Tavernier dont le rôle reste flou. Si on sait au fond de nous que François est du côté de la Résistance, Léa, elle, doute et c’est ainsi que nous pouvons la suivre dans cette danse macabre, cette course à l’information, aux secrets, aux gens à démasquer. Et, surtout, nous la suivons à travers la compréhension complexe d’une France occupée où tout n’est pas noir ou blanc, où la survie prend facilement le dessus sur le choix d’un camp ou d’un autre. Le cas de Raphaël Malh, notamment, cet écrivain égoïste qui vend ses ennemis comme ses amis est l’incarnation de cette survie, du « moi » avant « le peuple ». Léa nous aide à comprendre chaque aspect de la guerre à mesure qu’elle intègre ce qu’il se passe autour d’elle.

Et suivre Léa est d’autant plus exaltant que c’est une figure passionnée. Au-delà de son caractère de petite fille égocentrique, elle ressemble à chacun par son côté vivant, par ces moments où elle dévore la vie comme les victuailles. Par son attachement à la terre qui l’a vue naître. Ce n’est pas son caractère auquel nous nous identifions mais à ce qui a façonné l’ensemble de son être : nous venons tous de quelque part et nous sommes tous dotés de réflexes vitaux, nous mangeons, nous buvons, nous nous gorgeons du contact d’autrui, qu’il soit charnel ou autre. Nous sommes humains avant d’être des êtres intégrés dans une société.

Très sombre, ce second tome va encore plus loin dans la description du panel de choix faits par les Français sous l’occupation et de la façon dont ont été traités les gens au fil des épisodes historiques. De l’occupation où les résistants étaient parfois vendus par leurs voisins jaloux à la libération de Paris où ces mêmes voisins se sont empressés de vendre les femmes à tondre. Ce tome met en relief toute l’horreur de la guerre, non pas à travers le sang et les morts mais à travers la nature humaine qui se plait à regarder l’autre souffrir, qui se plait à dénoncer l’autre pour ne pas attirer l’attention la prochaine fois qu’il faudra désigner un coupable, ou encore à travers ceux qui abandonnent et perdent la foi.
Mais ce tome met aussi en avant l’humanité, l’entraide, la solidarité. Il met en avant l’espoir qui persiste malgré les échecs, les morts qui se succèdent.

Régine Deforges m’a transportée dans ce tome et a su me faire vibrer. Elle a su me faire frémir, sourire, espérer. Son travail de documentation est encore une fois remarquable et m’a à nouveau donné envie d’aller plus loin, de fouiller au cœur de la guerre pour comprendre, apprendre et transmettre.



Le Dossier La Bicyclette bleue
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vendredi 4 mai 2018

La Bicyclette bleue, Tome 1 de Régine Deforges

J'entame le Dossier sur La Bicyclette bleue de Régine Deforges avec ma chronique du premier tome, que j'ai littéralement dévoré et adoré et qui est un vrai coup de coeur ♥.



Quatrième de Couverture
1939. Léa Delmas a dix-sept ans. Sa vie se résume aux senteurs de la terre bordelaise, à la lumière des vignobles, à la tendresse des siens. La déclaration de guerre va anéantir l'harmonie de cette fin d'été et jeter Léa dans le chaos de la débâcle, de l'exode, de la mort et de l'occupation nazie. Léa va être contrainte à des choix impossibles.

Mon avis
Léa Delmas, dix-sept ans, est une gamine égocentrique, prétentieuse, fougueuse. Elle croque la vie à pleine dent et obtient tout ce qu’elle désire, si bien qu’elle est de ceux qui ne désirent que ce qu’ils ne peuvent avoir. Comme Laurent d’Argilat, son ami de toujours qui doit se marier avec une autre. Et le désir qu’elle fait naître chez tous les hommes qui croisent sa route la gonfle d’orgueil et de plaisir. Léa est une enfant, une enfant privilégiée par une vie d’insouciance, par la facilité du quotidien, une enfant qui va devoir devenir adulte d’un seul coup lorsque la Seconde Guerre Mondiale commence.

La Bicyclette bleue de Régine Deforges et, avant tout, une adaptation française du roman de Margaret Mitchell Autant en emporte le vent, demandé par son éditeur. À travers ce premier tome, l’adaptation est visible (je n’ai lu que le début du roman américain il y a longtemps mais les similitudes des premiers chapitres sont là) mais l’autrice prend rapidement son indépendance en nous livrant un premier tome exaltant et témoin puissant de cette guerre qui a secoué l’Europe puis le monde entier.

De l’été 1939 à la fin de l’été 1942, nous suivons tous les tressautements de l’histoire. Nous vivons la préparation du conflit, l’invasion de la Pologne, l’entrée en guerre de la France, la trop grande assurance française, les tressaillements qui s’immiscent peu à peu au cœur de la population, la défaite de 1940, l’appel du Général De Gaulle, la mise en place de l’occupation, la naissance de la Résistance, la mise en place de la Collaboration, la stigmatisation des minorités avec la population juive en tête de file, l’épisode terrible du Vel d’Hiv au mois de juillet 1942… C’est un pur plaisir que de suivre chaque détail historique, de prendre conscience du travail documentaire monstrueux effectué par Régine Deforges.

J'ai lu de nombreux ouvrages au cours de ma vie de lectrice, documents ou romans, traitant de la Seconde Guerre Mondiale et je peux affirmer que, dans la liste de mes lectures, La Bicyclette bleue est le roman qui m’a le plus embarquée dans l’Histoire. J’y ai retrouvé énormément de détails et de faits historiques qui m’ont happée et m’ont fait vivre avec intensité le roman. Là où beaucoup de romans et documents se contentent de certains faits, certains épisodes comme la Résistance d’une communauté, l’horreur vécue par un groupe de déportés, la tentative de survivre des français sous l’occupation… Régine Deforges nous donne tout. Elle nous raconte tout, tous les angles, toutes les victimes, tous les bourreaux, tous les français qui attendent inlassablement que les choses passent. Je n’ai pas le bagage historique pour affirmer que le roman est complet mais, pour moi, en tant que lectrice, j’ai eu l’impression du début à la fin de ma lecture d’avoir en main toute l’Histoire. Et c’est le gros point fort de ce premier tome.

Les personnages de Régine Deforges côtoient régulièrement des noms célèbres, comme Jean Cocteau ou Sacha Guitry, des noms fortement liés à la culture française, cette culture mise en avant à chaque chapitre, cette culture faisant l’orgueil de la France et l’admiration des Allemands. Cette culture qui a eu une histoire forte et trouble à la fois durant l’occupation. Régine Deforges n’hésite pas à prendre parti sur certains faits historiques d’ailleurs, toujours bien documentés, et c’est un pur plaisir.
À travers cette culture et notamment la littérature, Régine Deforges rend un superbe hommage à la France, à ce pays que chacun admirait pour sa richesse intellectuelle. Mais elle reste lucide en montrant que l’intelligence n’a pas de camp naturel et que les intellectuels n’étaient pas bons ou mauvais mais que la zone grise était bien présente.

Cette France, d’ailleurs, elle est incarnée par son héroïne, Léa Delmas, cette jeune fille qui aime la vie, qui est passionnée, insolente, forte mais si fragile à la fois. Cette France dont on disait qu’elle possédait la meilleure armée du monde et qui s’est fait écraser par l’armée allemande. Cette France qui brille par ses arts et sa gastronomie malgré la guerre. Léa incarne tout cela, par son côté fougueux et tête-brûlée, par sa façon de dévorer la vie et ses repas en période de restriction. Par le plaisir de la chair, aussi.
Léa est une héroïne de féminisme, une gamine qui apprend à grandir trop vite mais qui gardera toujours son âme d’enfant tout en devenant une femme forte, consciente de ses désirs, de ses envies, de certaines de ses faiblesses et de ses forces. Léa mange comme elle fait l’amour, goulument, avec passion. Léa navigue dans le monde comme dans les vignes du domaine familial, avec intensité et émotion, avec rage de vivre et d’aimer. Elle incarne le féminisme non pas parce qu’elle est l’héroïne parfaite mais parce qu’elle ne considère par son genre comme un obstacle et elle véhicule cette idée aux gens qui l’entourent de façon naturelle.

Léa rencontre des tas de personnes qui participent à sa construction, des personnages, principaux ou secondaires, qui sont construits à la perfection autour d’elle. De Laurent d’Argilat, l’homme d’honneur qui représente l’image de l’homme parfait aux yeux enfantins de Léa ainsi que ses désirs de jeune fille d’avant-guerre, de Camille d’Argilat qui est cette rivale fade pour elle mais qui devient finalement un pilier qu’elle ne soupçonne pas, de ses tantes incarnant cette France empâtée dans sa bourgeoisie qui vont tout perdre sauf l’essentiel, de François Tavernier qui est l’homme trop homme, justement, trop intégré dans un paysage adulte que Léa n’est pas prête à affronter intégralement, à Mathias qui montre que les choix viscéraux ne sont pas toujours liés à l’honneur, en passant par Raphaël Malh qui personnifie la définition d’égoïsme incontrôlable ou encore Sarah Mulstein qui nous fait pénétrer au cœur de l’horreur subie par le peuple juif… Chaque personnage permet finalement d’obtenir cette France diverse, ces personnalités qui forment ensuite un tout et qui permettent de mieux comprendre l’histoire, au-delà du bien et du mal, au-delà des vainqueurs et des vaincus.

Et à travers ces personnages, nous vivons l’Histoire, chaque chemin tortueux qui la façonne, à travers le regard de ceux qui savent ce qu’il se passe mais aussi de ceux qui ne voient rien, qui portent des œillères. L’épisode du Vel d’Hiv le montre, notamment, lorsque Sarah en fait le récit des semaines plus tard alors que Léa n’en sait rien même en ayant un pied posé sur le sol de la Résistance. La France s’est endormie en 1940 et rares étaient ceux qui étaient assez éveillés pour voir la réalité. C’est aussi cela qui est véhiculé dans La Bicyclette bleue : les Français n’ont regardé que ce qu’ils voulaient voir. La censure, l’oppression, l’occupation… La vérité était cachée mais elle restait accessible pour qui voulait avoir les yeux grands ouverts mais, surtout, qui était capable de la supporter, cette vérité.

Ce premier tome a été un pur régal, une plongée délectable dans l’histoire malgré les horreurs qui y sont décrites. Régine Deforges nous offre avec une fiction un véritable moyen de plonger dans des faits réels et c’est effectué avec une remarquable maîtrise. Les films sont bien fades à côté de l’œuvre et le féminisme qui s’échappe de chacune des pages est à louer quand on sait quelle place a tenu l’autrice en tant que femme dans le monde de la littérature.

« À quoi bon vous détromper, petite fille ?
J'ai des bonheurs, mais jamais un bonheur complet. Je suis habité par une souffrance aiguë, confuse et profonde, qui ne me quitte jamais. A vingt ans, je voulais écrire un livre sublime; maintenant, je me contenterai d'un bon livre. Car ce livre, Léa, je le porte en moi. Mon travail d'écrivain, c'est le seul que j'aime vraiment, et c'est le seul que je ne parviens pas à faire. Tout me distrait et m'entraîne, je m'éparpille. J'ai l'ambition d'une gloire future, mais pas d'ambition quotidienne. Tout me lasse très vite. J'aime toute le monde et personne, la pluie et le beau temps, la ville et la campagne. Je garde au fond de l'âme la nostalgie du bien, de l'honneur et des lois dont je ne me suis jamais soucié. Quoique fâché de ma mauvaise réputation, j'ai la faiblesse d'en tirer vanité. Ce qui me nuit, voyez-vous, c'est de n'être pas un vicieux absolu, d'être généreux jusqu'à l'extravagance, le plus souvent d'ailleurs, par lâcheté, de n'avoir jamais fait semblant d'être un demi-vertueux, c'est-à-dire, comme tout le monde au fond, de préférer les mauvais garçons aux hypocrites qui prétendent avoir de l'honneur alors qu'ils en ont à peine plus que moi. Je ne m'aime pas, mais je me veux du bien.
»

Le Dossier La Bicyclette bleue
Les avis des Accros & Mordus de Lecture

Dossier : La Bicyclette bleue de Régine Deforges

J'ai beaucoup enquiquiné les réseaux littéraires avec ma fascination pour La Bicyclette bleue au cours de ma lecture des quatre premiers tomes et j'en suis venue à la conclusion que les chroniques des tomes ne suffiraient pas à exprimer tout ce que ces lectures ont fait naître chez moi. Je me lance donc dans un dossier de plusieurs articles !



La Bicyclette bleue a bercé mon enfance à travers les trois téléfilms adaptés des romans de Régine Deforges. J’avais fini par acheter le tome 1 et la rediffusion récente que j’ai regardée avec avidité m’a poussée à me lancer enfin dans la lecture de cette saga. Je ne m’attendais pas à plonger aussi intensément dans les livres et à être autant transportée par l’histoire et j’ai été plus qu’agréablement surprise, j’ai été fascinée.

Plus jeune, j’avais lu des tas de romans sur la Seconde Guerre Mondiale : certains sur la résistance, d’autres sur les personnes ayant aidé à cacher des enfants juifs, et récemment Éducation européenne de Romain Gary ou Amélia : une vie, deux guerres de Manuel Santos et Pascale Malevergne.
Là où La Bicyclette bleue se démarque, c’est qu’on suit absolument tous les détails de la guerre via les trois premiers tomes, de l’invasion de la Pologne par les Allemands en septembre 1939 à la libération de la France entière en 1945. Et c’est quelque chose que je n’avais encore jamais lu.

J’ai énormément de chose à dire sur les 3 premiers tomes, le 4ème étant différent, comme sur Régine Deforges donc je vais tenter d’organiser au mieux ma pensée et faire plusieurs articles en ayant une fiche par livre, sûrement aussi un article comparant les films et les livres, un autre sur la place de la littérature dans la saga, un sur Régine Deforges et le féminisme… Bref, des tas de choses à raconter vous dis-je !

Dans tous les cas, chaque livre sera chroniqué comme mes autres lectures, avec un avis simple, n’allant pas dans le détail pour éviter les digressions.

On verra si je vais au bout de cette entreprise, sachant que je ne suis pas une professionnelle de l’article littéraire et que tout ce que je vais écrire sortira de ma caboche de profane. Si vous cherchez un dossier détaillé et complet sur La Bicyclette bleue, ce ne sera pas ici, désolée. Mais vous aurez là tout ce que m’a évoqué cette saga, tout ce que ça a fait naître chez moi et les recherches d’informations que j’ai eu envie d’effectuer. Cette série d’article sera donc une sorte de gros pense-bête personnel que je partage publiquement.

Liens vers les articles
Chronique du tome 1
Chronique du tome 2
Chronique du tome 3
Chronique du tome 4
Régine Deforges, bref portrait
• en cours

S'il y a des points qui vous intéressent, n'hésitez pas à m'en faire part ici, sur Instagram, Facebook ou encore sur Accros & Mordus de Lecture, peut-être trouverai-je de quoi les développer dans mes articles ♥

mercredi 11 avril 2018

La Métamorphose de Franz Kafka de Corbeyran et Horne

La Métamorphose de Franz Kafka de Corbeyran (scénariste) et Horne (illustrateur) est une BD adaptée de la nouvelle de Franz Kafka que j’ai déniché d’occasion au merveilleux Trouve Tout du Livre, librairie insolite pour laquelle j'ai déjà écrit un article à lire ici. La couverture toute en contraste m’a tout de suite attirée et la dédicace pour une certaine Aurélie (comme moi eheh) m’a confirmé que cette BD était pour moi !



Quatrième de Couverture
Comme chaque matin, Gregor, employé modèle, s'apprête à aller au travail. Mais à son réveil, il aperçoit son corps doté d'une lugubre carapace de coléoptère. Gregor croit d'abord à un mauvais rêve. Pourtant la métamorphose est bien réelle. Il ne quittera plus cet aspect, vivotera sa vie d'insecte tout aussi inoffensif qu'innocent, pour finir écrasé comme de la vulgaire vermine.

Mon avis
La Métamorphose de Franz Kafka met en scène Gregor qui se réveille un matin transformé en insecte et dont les seules préoccupations à ce moment-là sont « comment faire pour aller travailler ? » ou encore « je vais être en retard ». Lorsque sa famille découvre sa nouvelle apparence, tout bascule car il se rend compte que le problème de la ponctualité n’est rien en comparaison du reste…

N’ayant jamais lu la nouvelle de Kafka, je ne vais pas faire une comparaison des deux œuvres et me contenter d’une chronique sur cette BD, sans savoir si elle est fidèle ou non à l’œuvre d’origine.

L’ambiance de la BD est sombre, très sombre, Gregor concentre, complètement noir, est une grande part de cette obscurité au fil des pages. Et cela colle parfaitement au scénario qui s’étend du début à la fin de la BD : ce n’est pas qu’une descente aux enfers puisque la vie de Gregor n’était déjà pas lumineuse. Mais pourquoi donc ?

Gregor, fils aîné ayant une jeune sœur, subvient aux besoins de toute sa famille. Sa mère s’occupe de la maison, sa sœur vie comme une adolescente qui reste éloignée des soucis d’argent et son père se laisse aller, laissant son fils s’occuper de ramener l’argent. Gregor travaille sans relâche, pour un patron qui n’est pas reconnaissant, passant des heures sur ses dossiers, à traiter avec des clients qui n’ont aucune considération pour lui. Mais sa gloire, elle tient dans le fait de permettre à sa famille de vivre, de voir que, grâce à son travail, le pain est sur la table, le loyer du grand appartement est payé et que tout le monde lui en est plus ou moins reconnaissant.

Le jour où il ne peut plus aller travailler, à cause de sa métamorphose, tout bascule. Sa mère ne supporte pas sa vue, son père ne voit en lui qu’un poids inutile et sa sœur, elle, et la seule à tenter de le considérer encore comme un membre de la famille. Le temps passe, l’argent manque mais, surtout, Gregor devient une bouche à nourrir inutilement, une bouche qui fait fuir tout le monde, qui pousse la famille à vivre recluse.

Le père va se remettre à travailler pour tenter de payer le loyer, la mère va tout faire pour ne pas apercevoir ce fils qu’elle considère perdu et, la sœur, va peu à peu changer de position. Et c’est finalement la métamorphose de cette famille qui se produit au fil des pages, celle de Gregor ayant eu lieu dès le départ. D’une famille ne comptant que sur le fils aîné, nous passons à une famille qui se démène pour continuer à vivre et qui se retrouve à vouloir plus. Et pour avoir plus, il faut se débarrasser du fardeau qu’est Gregor, représentant la différence dans cette BD, l’être qui ne ressemble pas au moule attendu et qui vit le rejet, la stigmatisation. La métamorphose de cette famille, qui ne peut plus compter sur le travail de l’aîné, est évidente et reflète à la perfection notre société : ils n’ont plus besoin de Gregor et se désintéressent de lui puisqu’il leur fait honte. Ils ne lui sont en rien reconnaissants du travail qu’il a fourni pour eux. C’est d’une tristesse infinie, surtout parce que tout rappelle la réalité actuelle, les gens « différents » laissés de côté, les gens dont l’utilité n’est plus et pour qui nous n’avons même plus un regard.

La notion de temps est aussi fortement présente dans cette BD, à travers l’angoisse du retard pour Gregor au début, puis les jours qui passent sans qu’on ne puisse les dénombrer mais qui semblent longs, interminables, où nuits et jours se confondent… Ce temps aussi, considéré comme perdu par cette famille qui n’est plus capable de vivre normalement avec la présence de Gregor… Ce temps s’apparente fortement au monde du travail, au fait qu’il faut rentabiliser son temps à défaut de le considérer comme perdu, chose que les membres de cette famille ne semblaient pas réaliser jusqu’au moment où ils ont dû eux-mêmes mettre la main à la pâte. Comme un rappel de la stigmatisation de cette « société d’assistés » dont on nous parle sans cesse dès qu’il s’agit de trouver des responsables de la difficulté de la vie quotidienne.

La Métamorphose de Franz Kafka est une BD qui traite d’un problème actuel, dont la nouvelle d’origine a déjà plus d’un siècle. Un siècle et on se demande encore si le monde a changé et si nous avons réellement évolué. Une BD qui pousse à réfléchir et qui atteint parfaitement son but, avec des dessins inquiétants, des personnages déformés par leurs préjugés et leur égoïsme. Une lecture que je ne regrette pas !


Petite dédicace qui, c'est sûr, m'était destinée !


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 7 avril 2018

Amélia : Une vie, deux guerres de Manuel Santos et Pascale Malevergne

Ce livre, je l’ai acheté pour son histoire et parce qu’il a été publié par une petite maison d’édition de Perpignan qui transmet l’histoire et la littérature pyrénéenne, française et espagnole : Mare nostrum éditions.



Quatrième de Couverture
Amélia Santos est née en 1918 dans une famille espagnole de paysans pauvres. Sa jeune vie d’adulte débute avec la terrible guerre d’Espagne. C’est dans la clandestinité qu’elle quitte ensuite la Catalogne avec son fils âgé de six mois pour rejoindre son mari, soldat républicain réfugié en France. Elle est loin d’imaginer les épreuves qui l’attendent alors : arrestation au Perthus, camps d’internement de Saint-Cyprien et de Rivesaltes, évasion, Deuxième Guerre mondiale… Ce récit est un hommage que son fils, Manuel, lui rend peu après sa disparition en 2012, pour saluer la volonté de cette femme-courage marquée par l’histoire tragique du XXe siècle.

Mon avis
Amélia : Une vie, deux guerres est un hommage rendu par Manuel Santos à sa mère, une femme qui a tout quitté pour retrouver son mari, réfugié en France, alors que la guerre civile espagnole écrasait chaque jour un peu plus les républicains.

Amélia est une jeune femme au caractère fort et au courage sans borne. Sachant pertinemment que son statut de femme d’ennemi du régime franquiste risquait de mettre à mal sa famille, elle a décidé de traverser illégalement la frontière, passant par les Pyrénées avec son bébé dans les bras. La France, c’est l’espoir de liberté, l’espoir de reprise de forces pour les Républicains acculés de toute part. Mais dans un contexte tendu, la France devient une deuxième prison pour ces Espagnols qui fuient leur pays et sont envoyés dans les camps des bords de mer.

Comme tant d’autres, Amélia a dû se battre pour s’échapper d’Espagne puis pour survivre dans ces camps où les rations étaient précaires, où les constructions sommaires résistaient mal au vent qui balayait les plages catalanes françaises. Aidée par les amis qu’elle s’est fait là-bas, elle réussit à s’enfuir et fait un autre voyage pour enfin retrouver son mari, envoyé dans les mines. Ensemble, ils déménagent encore, au grè du travail, des endroits où la main d’œuvre espagnole est utile. Ils se construisent une vie, s’intègrent…

Puis la Seconde Guerre Mondiale s’installe et la méfiance envers l’autre revient, les Espagnols ayant fui Franco sont vus comme des communistes, un autre ennemi parmi d’autres. Les étrangers sont toujours les premiers stigmatisés, les premiers sur qui l’on reporte la faute.

Amélia : Une vie, deux guerres n’est pas un livre que j’ai lu pour sa qualité littéraire mais pour son contenu. C’est un court témoignage, peu approfondi mais qui suffit à se rappeler du passé, à comprendre comment les Espagnols ont lutté pour se faire une place dans une Europe dont le déchirement n’a cessé de prendre de l’ampleur. Toutes ces guerres qui ont marqué le XXè siècle ont façonné le monde mais, surtout, ont montré l’horreur humaine d’un côté, la solidarité qui faisait contre poids d’un autre.
J’aurais aimé que le récit soit plus fouillé, que les détails soient plus nombreux aussi et que les événements s’enchainent moins vite mais le fils d’Amélia a sûrement conté ce qu’il savait, ce qu’il avait réussi à glaner dans la mémoire de sa mère. La Seconde Guerre Mondiale est aussi trop peu abordée à mon goût mais, finalement, toute l’ambiance sombre, la méfiance la dureté de la vie y font déjà écho.

Française, mais surtout Méditerranéenne, je suis descendante de ces Espagnols qui ont bougé d’un pays à l’autre pendant des années, de ces Français qui les ont accueillis plus ou moins bien. Cette histoire, c’est celle de la plupart des habitants de ma région d’origine et c’est pour ça que j’ai voulu lire ce livre, pour en apprendre plus.

Ce n’est pas le témoignage qui apportera le plus d’éclaircissement sur l’Histoire mais ça reste une tranche de vie touchante, l’histoire vraie d’une femme qui s’est battue pour faire vivre sa famille. Un témoignage pour ne pas oublier, jamais, parce qu’oublier, c’est prendre le risque de reproduire les mêmes erreurs.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 6 avril 2018

Éducation européenne de Romain Gary

Mon exemplaire du livre de Romain Gary Éducation européenne est un de mes trésors, une édition de 1946 retrouvée dans un carton chez mes grands-parents que je garde avec amour sur une belle étagère (alors que mes livres moins précieux gisent en piles dans la réserve de mes parents). C'est un trésor affectif que je n'avais pas encore lu et le contenu des pages est tout aussi précieux à mes yeux aujourd'hui !



Quatrième de Couverture
La cachette fut terminée aux premières lueurs de l'aube. C'était une aube mauvaise de septembre, mouillée de pluie ; les pins flottaient dans le brouillard, le regard n'arrivait pas jusqu'au ciel. Depuis un mois, ils travaillaient secrètement la nuit : les Allemands ne s'aventuraient guère hors des routes après le crépuscule, mais de jour, leurs patrouilles exploraient souvent la forêt, à la recherche des rares partisans que la faim ou le désespoir n'avaient pas encore forcés à abandonner la lutte. Le trou avait trois mètres de profondeur, quatre de largeur...

Mon avis
Éducation européenne est le premier roman publié en 1945 de Romain Gary, sous ce nom, écrit durant la Seconde Guerre Mondiale (automne 1943), alors qu’il combat depuis Londres en tant qu’aviateur dans le groupe Lorraine.

Janek Twardowski est un jeune adolescent polonais qui, avec l’aide de son père, creuse une cachette dans la forêt sous l’occupation allemande. Lorsque son père ne revient pas le voir après plusieurs jours, Janek comprend que quelque chose de grave est arrivé alors il sort de sa cachette, comme convenu avec son père, et part à la recherche des partisans, ce groupe de résistants qui se terrent aussi dans la forêt. Le jeune polonais trouve une nouvelle famille avec laquelle il résiste face à l’ennemi, crevant de faim et de froid, cherchant la moindre note d’espoir pour continuer le combat, attendant que les Russes prennent le dessus à Stalingrad.

Romain Gary nous offre une œuvre forte, pointant du doigt l’horreur de la guerre, de l’occupation, l’horreur humaine, surtout. Les hommes sont prêts à tout pour survivre, pour briller, pour grappiller encore un peu de vie. Les morts s’entassent, s’accumulent, finissent par être plus nombreux que les vivants. L’espoir semble à chaque page s’échapper, glisser comme le temps, comme la vie. Pourtant, il est bien là, à travers un sac de patates, dans l’amour naissant, dans la vie transmise par les naissances, dans la chaleur précaire d’un feu, dans les notes de musique s’échappant d’un piano ou d’un violon.

Le récit oscille entre le quotidien des partisans et les récits de Dobransky, un ancien étudiant qui écrit un livre célébrant l’Europe, véhiculant chaque soir une touche d’espoir au groupe. Ce livre qu’écrit leur chef les fait finalement tenir un peu plus, décrivant la solidarité, la résistance aux quatre coins de cette Europe meurtrie, qui saigne mais qui lutte encore. Ils espèrent, ensemble, que la bataille de Stalingrad sera victorieuse et qu’elle annoncera la fin de la guerre et du joug de l’ennemi.

Cet ennemi, justement, que Janek découvre au fil du temps, qu’il sait peu à peu être comme lui, être composé d’hommes faisant leur devoir envers leur patrie. Pourquoi les Allemands acceptent-ils ces ordres inhumains ? Pourquoi massacrent-ils les populations ? Pourquoi ne se rendent-ils pas compte du manque d’humanité de leurs actions ? Parce que c’est la guerre, la guerre qui fait ressortir ce qu’il y a de plus laid dans l’humanité, la cupidité, l’instinct de survie passant par l’égoïsme. Mais aussi la résignation, ce moment où, alliés comme ennemis, savent quand leur heure est arrivée et où ils acceptent leur sort dignement, pensant aux autres.

L’Europe est au centre du roman, à travers les écrits de Dobransky ou l’espoir qui fait tenir les partisans : cette Europe meurtrie, qui se bat contre la folle conquête des Allemands, qui suffoque mais tient bon autant que possible. Et c’est toute la beauté du roman : les nationalités ne font plus qu’une dans cette lutte contre l’oppresseur, contre l’horreur meurtrière. Cette nationalité européenne qui s’est battue jusqu’au bout.

Malgré toute l’horreur, tous les morts, toute la douleur qui ornent les pages de ce livre, c’est l’espoir qui triomphe, cet espoir qui rappelle que l’humanité peut finir par prendre le dessus. Mais à quel prix ? Le titre me semblait étrange avant la lecture, il prend tout son sens une fois la dernière page achevée. Non pas par la mise en abîme avec le roman de Dobransky mais parce que Éducation européenne célèbre cette union entre les forces de résistances, dictée à l’origine par les alliances ayant engagé les différents pays dans cette guerre. Éducation européenne célèbre le peuple européen qui s’est soulevé autant que possible contre la folie d’Hitler et de ses forces armées. Éducation européenne est un témoignage fort, écrit alors que la guerre n’était pas terminée, qui rappelle d’où revient le peuple européen.

Et, finalement, c’est roman à lire actuellement, parce que les temps sont troubles, parce que la peur de l’autre semble à nouveau croître, parce que l’union des peuples d’Europe semble se défaire et cela n’annonce rien de bon. L’espoir tient dans l’humanité, cette humanité capable du pire comme du meilleur.

« - Je me demandais alors : comment le peuple allemand peut-il accepter cela ? Pourquoi ne se révolte-t-il pas ? Pourquoi se soumet-il à ce rôle de bourreau ? Sûrement des consciences allemandes, blessés, bafouées, dans ce qu'elles ont de plus élémentairement humain, se rebellent et refusent d'obéir ? Quand verrons-nous donc les signes de cette rébellion ? Eh bien ! là-dessus, un jeune soldat allemand est venu ici, dans la forêt. Il avait déserté. Il venait se joindre à nous, se mettre de notre côté, sincèrement, courageusement. Il n'y avait aucun doute là-dessus : c'était un pur. Ce n'était pas un membre du Herrenvolk : c'était un homme. Il avait suivi l'appel de ce qu'il y avait de plus simplement humain en lui, arrachant son étiquette de soldat allemand. Mais nous n'avions d'yeux que pour ça, pour l'étiquette. Nous savions tous que c'était un pur. On la sent la pureté, lorsqu'on la rencontre. Elle vous crève les yeux, dans toute cette nuit… Ce garçon était un des nôtres. Mais il y avait l'étiquette.
- Alors ?
- Alors, nous l'avons fusillé. Parce qu'il avait cette étiquette sur le dos : Allemand. Parce que nous en avions une autre : Polonais. Et parce que la haine habitait nos cœurs... Quelqu'un lui avait dit, en matière d'explication ou d'excuse, je ne sais : "c'est trop tard". Mais il avait tort. Ce n'était pas trop tard. C'était trop tôt…
»

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jeudi 5 avril 2018

Le monde merveilleux du caca de Terry Pratchett

Ce livre m’a été offert par une amie il y a quelques années parce que je suis une personne qui parle de manière décomplexée de tout ce qui touche à l’ensemble du système digestif (comprendre évidemment que dire « je vais faire caca » ne me pose aucun problème en société #glamour).



Quatrième de Couverture
Enfin traduite en français, découvrez Mlle Félicité Bidel, l'auteur favori de Sam Vimaire junior, le fils du commissaire du Guet d'Ankh-Morpork. Avec Le très gros problème de Gaston, La guerre contre les gobelins morveux, Les hommes Pipi et autres succès de librairie, elle est la coqueluche des enfants du Disque-monde.
Geoffroy rend visite à sa grand-mère à Ankh-Morpork. Alors qu'il passe sous les pommiers ancestraux du jardin, il sent quelque chose lui tomber sur la tête. Ce sera le début d'une quête déterminée et d'une collection d'un genre unique.

Mon avis
Le monde merveilleux du caca est mon tout premier Terry Pratchett (j’en ai d’autres dans ma PàL mais, voilà, celui-là en est sorti en premier) et je garde en tête que ce livre n’est pas représentatif de son œuvre.

Le monde merveilleux du caca est une sorte de petit conte annexe à l’univers du Disque-monde de Pratchett, l’autrice fictive y est citée à travers les lectures des personnages. Ici, Terry Pratchett offre donc un petit plus de son univers à ses fans.
En l’abordant tel quel, j’ai beaucoup apprécié ma lecture, même sans connaître l’univers du Disque-monde. Geoffroy est un petit garçon touchant par son côté passionné et curieux, il développe une fascination pour les cacas en tous genres lorsqu’il arrive chez sa grand-mère. La collection dans laquelle il se lance va l’amener à découvrir Ankh-Morpork via les déjections de ses habitants, qu’ils soient des animaux ou même des hommes. Aidé par le jardinier et les différentes personnes dont il croise la route, Geoffroy apprend surtout la valeur du travail et à se salir les mains (doux euphémisme) pour aller au bout de sa passion naissante.

Les illustrations qui ornent le livre permettent d’aborder les descriptions de Pratchett avec beaucoup de réalisme et de se plonger plus encore dans les découvertes de Geoffroy, j’ai beaucoup aimé cet aspect.
La multitude de notes en bas de page n’a rien de dérangeant, bien au contraire : ces notes permettent de plonger plus encore dans l’univers et d’apporter en plus une touche comique à l’histoire. L’ensemble est vraiment bien construit et agréable à la lecture.

J’ai particulièrement apprécié de voir Geoffroy côtoyer les acteurs de la gestion des déchets de la ville : n’ayant pas de préjugés et étant fasciné par la chose, le petit garçon réussit à toucher ces adultes qui, aux yeux des autres, ne sont que le moyen de se débarrasser de la crasse. Que ce soit le maître dans l’art des toilettes ou le récolteur de cacas, ces hommes sont attendris par Geoffroy qui les écoute raconter leurs métiers avec des étoiles dans les yeux. Pas toujours évident de valoriser ce genre de métiers face à la population mais la candeur de Geoffroy rend leurs lettres de noblesses à ces acteurs de la vie quotidienne.

Si ce livre n’est pas exceptionnel, il m’a fait passer un très bon moment. J’en ai lu des passages à ma petite cousine de 3 ans et elle a beaucoup aimé les illustrations. Le texte était un peu trop complexe pour elle, le livre ne s’adresse pas complètement aux enfants dans le style d’écriture qu’il offre, mais le thème lui a beaucoup plu.

Le monde merveilleux du caca reste une lecture agréable, sûrement faite pour les fans des œuvres de Pratchett, un petit à côté à lire cependant plutôt à partir de 11/12 ans.

« On a quelques chèvres laineuses des montagnes Osdetroll, dit le gardien. Remarque, ce n'est pas facile de distinguer la tête de la queue à cette époque de l'année. Mais le vieux Bert est malin : il attend qu'elles pètent, ça le renseigne sur le bout à nourrir. »

« Les gens trouvent marrant de déféquer sur mon bateau et moi, expliqua sire Henri. Ils ont moins rigolé le jour où j'ai pris à bord un bon tireur à l'arbalète pour le trajet. Quelques imbéciles ont encore du mal à s'asseoir pour avoir trop poussé avec Henri Roi. »

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mercredi 4 avril 2018

Le Blog du Moment : Histoire naturelle de bibliophiles

Aujourd'hui, j'ai envie de vous faire découvrir l'univers de Babitty Lapina, une blogueuse que je suis depuis quelques mois déjà et dont j'adore les articles. Elle m'a permis de découvrir de nouveaux horizons, que ce soit à travers ses lectures, ses sources d'informations littéraires ou ses articles mettant en avant des autrices.


Histoire naturelle de bibliophiles est devenu un blog sur lequel je vais régulièrement pour parfaire ma culture littéraire grâce aux articles de Babitty Lapina qui sont suffisamment travaillés pour apporter des pistes de réflexion tout en restant accessibles à tous types de lecteurs. J'avais beaucoup aimé son article sur l'histoire du mot autrice par exemple, mot que j'utilise tout le temps maintenant. Elle a aussi beaucoup travaillé pour mettre en place un annuaire littéraire accessible et bien rempli. Vraiment, ce blog, je l'aime ♥

Il y a encore plein de choses à dire sur Histoire naturelle de bibliophiles mais je vais vous laisser découvrir tout ça par vous-mêmes et, vous verrez, vous ne serez pas déçus du voyage ! Et, bonus, Babitty Lapina est aussi membre d'Accros & Mordus de Lecture, une raison de plus de me croire quand je vous dis que c'est une chouette personne ♥

Foncez découvrir ce blog !

mardi 3 avril 2018

Le lac noir d'Hella S. Haasse

J'aime découvrir la littérature dite "classique" d'autres pays et c'est vers la littérature néerlandaise que je me suis cette fois tournée grâce à un livre déniché (encore une fois) dans une bourse aux livres. Je vous ai déjà dit que j'adorais les livres de seconde main ?



Quatrième de Couverture
Dans les Indes néerlandaises d'avant la Deuxième Guerre mondiale, un jeune Indonésien, Oeroeg, partage l'enfance du narrateur dont le père, administrateur colonial, consent difficilement au métissage de leur éducation. Mais le temps et l'histoire les détachent plus sûrement l'un de l'autre que toute autorité extérieure. Bientôt Oeroeg choisit la cause de son peuple contre les Néerlandais auxquels il voue désormais une haine sans merci. Sur la réalité coloniale comme paradis perdu, sur les irréparables blessures de l’affrontement entre cultures et races, Hella S. Haasse écrit ici des pages plus émouvantes encore d’être en résonance avec tant d’autres exils contemporains.

Mon avis
Hella S. Haasse a grandi auxIndes néerlandaises et signe ici un roman décrivant l’amitié entre le fils d’un administrateur colonial et un jeune indonésien, Oeroeg dont le père est au service de l’administrateur. À travers le regard innocent d’un enfant favorisé par son statut, nous découvrons la réalité de la différence culturelle ainsi que du racisme et du colonialisme de l’époque.

Le narrateur raconte son enfance et le lien qui l’unit à son ami Oeroeg dès son plus jeune âge, la façon dont ils sont quasiment élevés ensemble et leur construction jusqu’à l’adolescence en parallèle. Le fils de l’administrateur ne se rend pas réellement compte de la différence qui est faite entre lui et son ami et c’est au fil des années qu’il prend peu à peu conscience de la réalité.

Ses parents ne passent que peu de temps avec lui ce qui fait qu’il n’a pas les préjugés des colons sur la population indonésienne, c’est une des causes de sa naïveté vis-à-vis du statut d’Oeroeg, qui est pour lui comme un frère. Leurs jeux, leur quotidien, leur croissance… Ils font tout ensemble jusqu’à ce qu’un professeur soit imposé au narrateur pour parfaire son éducation et le pousser à apprendre correctement tout ce que doit savoir un Néerlandais, dans le but d’intégrer une bonne école une fois l’âge requis venu.

Oeroeg sait que son ami ne fait pas de différence et il ne lui en parle pas. Lorsque ensemble, ils sont confrontés à la condescendance d’autres jeunes de leur âge vis-à-vis de l’Indonésien, Oeroeg ne dit rien tandis que le narrateur ne comprend pas ce qu’il se passe. Au fil du temps, Oeroeg développe une personnalité forte mais discrète quand il le faut, il se construit dans ce monde où il n’est considéré que comme de la future main d’œuvre.
Le narrateur n’est jamais nommé là où le prénom d’Oeroeg peuple les pages de ce roman : il est un pilier dans la vie du narrateur et même la figure principale de cette histoire, celui qui se construit son identité propre en navigant à travers les eaux troubles de l’époque. Le narrateur, lui, se laisse porter par les choix de ses parents contre lesquels il ne peut aller.

Au fil du temps, Oeroeg s’éloigne, restant fidèle à sa culture, ses origines, là où le narrateur ne se rend pas tout de suite compte de tout ce qui va finir par les opposer. Le jeune néerlandais a pu profiter de cette amitié grâce à son innocence, grâce à l’absence d’intérêt de ses parents pendant de longues années. Mais cette naïveté le ramène bien vite sur terre lors de la séparation finale : cet ami, ce frère n’est plus et il ne l’a compris que trop tard… Il lui faut devenir adulte et revenir sur ses pas pour prendre conscience de toute l’ampleur de l’effet du colonialisme sur Oeroeg et de ce qu’il va devenir.

Hella S. Haasse a su mettre entre nos mains une amitié tragique, vouée à disparaitre. Son narrateur permet de suivre progressivement la construction d’Oeroeg et de comprendre l’oppression morale, entre autres, subie par la population. Les brimades, l’attitude de conquérant du colon, l’appropriation des richesses locales… Tout fait naître un sentiment de haine chez Oeroeg qui ne peut que chercher à aller le plus loin possible dans son accomplissement personnel pour sortir de cette misère qu’on lui prédit depuis toujours. Malgré toute sa candeur, le narrateur ne pouvait pas à lui tout seul balayer toute l’oppression du colonialisme.
Certaines personnes ont cherché à aider les populations, à l’image du personnage de Lida, mais de façon égoïste, pour se sentir mieux, pour se sentir bonnes. Le pur altruisme n’est pas présent dans ce roman, tout comme il ne devait pas forcément l’être dans la réalité.

Je n’ai pas tellement été touchée par cette histoire ou les personnages mais j’ai beaucoup aimé naviguer dans le quotidien des Indes néerlandaises, voir l’opposition entre colons et colonisés. Le lac noir rappelle, comme beaucoup d’autres témoignages, les marques indélébiles laissées par la colonisation sur des populations qui ont été exploitées, humiliées, bafouées. L’attitude paternaliste au possible des colons, infantilisant constamment les populations locales, a été une bonne excuse pour continuer à les exploiter et les museler. Hella S. Haasse a su faire naître en moi de la révolte, de la colère envers le colonialisme et c’est tout ce que je voulais de ce livre.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 31 mars 2018

Gloria de Martine Pouchain

Ce livre m'a été offert lors du Swap de Noël sur Accros & Mordus de Lecture par ma coloc d'amour (ancienne coloc, mais coloc d'amour pour toujours ♥).



Quatrième de Couverture
"Une lueur rase les sommets au loin. Quelques phares croisés les éblouissent.
- Ca m'étonnerait beaucoup que t'es ma mère, déclare Jamie.
- Pourquoi ?
- Une mère a pas le temps de se balader. Elle travaille.
- Qu'est-ce que t'en sais ? T'en connais beaucoup, des mères ?
- Tu vois, ça, une mère le dirait pas.
- Moi aussi je travaille. Là, je suis en vacances.
- Et tu fais quoi comme travail ?
- Actrice."

Mon avis
Gloria est cette petite fille qui grandit dans l’ombre de son frère aîné, adoré de ses parents mais mort avant sa naissance. Elle grandit dans une famille où l’amour a déjà été distribué en intégralité à ce frère si parfait qu’elle n’a pas connu. Son père est moralement absent, se contente de subir la vie au travail ou chez eux et sa mère vit dans le souvenir de cet enfant chéri décédé. Tout ce que fait Gloria n’est pas assez bien aux yeux de cette mère dont, tout ce qu’elle attend, est un peu d’attention et d’affection.
Elle finit par trouver cette attention dans le regard de son professeur de théâtre qui lui promet monts et merveilles et qui lui vole au passage son innocence et ses illusions sur l’amour. Enceinte trop jeune, Gloria décide de confier son enfant à une famille aimante avant de partir pour Los Angeles où elle compte bien devenir actrice.

Gloria est un personnage fragile et fort à la fois. Elle affronte les épreuves sans broncher, se bat pour obtenir ce qu’elle veut et fonce tête baissée vers la vie qu’elle s’est choisie. Seulement, elle ne fait confiance à personne, ne compte sur personne et ne s’exprime finalement pas totalement malgré les apparences. Lorsqu’elle apprend que les douleurs mensuelles qui s’emparent de son corps sont dues à une endométriose qui la rend stérile, Gloria se rend compte qu’elle veut retrouver cet enfant qu’elle a laissé étant adolescente.

Aborder l’endométriose est un point fort de ce roman à un moment où cette maladie commence tout juste à être reconnue et où de nombreuses femmes en souffrent. Martine Pouchain, à travers son héroïne toute en contraste entre forces et faiblesses, montre que les femmes peuvent être confrontées à plus de problèmes que les hommes simplement à cause de leur sexe. Que ce soit médicalement ou dans les relations sociales.

Gloria est actrice et elle excelle bien plus dans l’art de la comédie, lorsqu’elle se constitue des rôles pour affronter certaines situations que lorsqu’elle doit être elle-même. C’est sûrement parce qu’elle n’a pas terminé de se construire et qu’elle ne se connait pas entièrement. Elle se sent d’ailleurs incomplète lorsqu’elle comprend que son corps ne lui permettra pas de faire un autre enfant. Et c’est en partant à la conquête du bébé qu’elle a laissé des années plus tôt qu’elle va se conquérir elle-même.

On comprend au fil de la cavale que tout ce que cherche Gloria, c’est créer un lien immuable avec son fils, un lien d’amour sans limite et condition, un amour qu’elle a passé son enfance à essayer de trouver chez ses parents. Mais elle se rend compte que tout n’est pas si simple. Devenir mère n’est inné et son fils n’est pas prêt à accepter Gloria dans sa vie. Pourtant, à plusieurs reprises, sur des détails anodins, Gloria se rend compte qu’elle aime son fils même si elle ne le connait que peu. Elle l’observe et se sent heureuse, complète comme elle ne l’a jamais été. Et c’est parce qu’elle découvre cet amour inné pour la chair de sa chair qu’elle trouve la paix, cette paix qu’elle n’a cessé de poursuivre. Je suppose que c’est parce que cela lui permet d’accepter le fait que sa mère ne l’aimait pas et pourquoi : sa mère n’était plus une mère. Elle avait complètement perdu pied à la mort de Nicolas et était incapable de voir en Gloria sa fille. Cette libération lui permet de trouver sa place et de commencer enfin sa vie sur des bases saines, notamment dans sa relation aux autres.

Gloria est un roman qui oscille entre des dialogues légers et une histoire dure, une histoire de kidnapping, d’amour, d’abandon, de rejet. Martine Pouchain réussit à ne pas sombrer dans une histoire farfelue en donnant du réalisme à ses personnages, leurs réactions, leurs actions. Et, comme touche d’espoir et d’optimisme, on atteint une finalité qui, tout compte fait, n’est pas dramatique malgré la fin chaotique de la cavale de Gloria et son fils.

Parfois, des événements, des rencontres et des choix nous permettent de trouver qui nous sommes et d’atteindre la sérénité, malgré les difficultés, les peines et les regrets. Gloria est un livre qui se lit vite et bien, qui rappelle que nous sommes aussi possiblement notre premier ennemi face au monde alors que nous devrions être notre meilleur allié.


« … but her mummy is yelling, “No”
And her daddy told her to go,
But her friend is nowhere to be seen… »

Gloria aussi s’est toujours sentie seule, et sa mère n’a cessé de lui dire
non, et son père lui a ordonné de partir, elle non plus n’avait pas d’amis pour l’aider…

« Now she walks through her sunken dream
To the seats with the clearest view… »

Ce soir cependant, tout est différent. Ce soir Jamie est là, et Katryn lui a donné en deux jours plus d’affection que sa propre mère en dix-sept ans.


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 30 mars 2018

L'écume des jours de Boris Vian

Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu de roman dit "classique" et, lors d'une bourse au livre pour une association, je suis tombée sur L'écume des jours de Boris Vian que je voulais lire depuis longtemps. J'ai évidemment sauté sur l'occasion !



Quatrième de Couverture
Colin aime le jazz Nouvelle-Orléans, les plats de son cuisinier Nicolas, la patinoire Molitor, le pianococktail qu’il a inventé pour harmoniser les alcools comme les musiques, et aussi son ami Chick, qui collectionne les livres de Jean-Sol Partre.
Puis il rencontre Chloé. Alors Colin aime Chloé, les vitres de couleurs pour la réchauffer, les masses de fleurs pour la guérir… peut-être…

Mon avis
L’écume des jours est le tout premier roman de Boris Vian que je lis, c’est donc sans avoir idée du style de plume que j’allais découvrir que je me suis lancée dans cette lecture.

Dès les premières lignes j’ai compris que je venais de pénétrer dans un univers unique, dans un monde où les limites n’étaient pas celles de l’espace mais plutôt celles du temps. L’environnement dans lequel évoluent les personnages est aussi vivant qu’eux, et même en harmonie avec eux : mobilier, animaux, végétation, … Tout s’accorde à la vie des personnages, renforçant leurs joies et leurs peines et nous faisons plonger tête la première dans le tourbillon de leurs vies.

J’ai souvent été déroutée par les images qu’offrent Boris Vian à travers ses mots mais j’ai surtout été saisie par la justesse de celles choisies, par l’impact qu’elles ont eu sur ma lecture. Les personnages évoluent dans leur bulle, leur monde, ce qu’il se passe autour d’eux les importe peu. Et, doucement, l’extérieur finit par glisser aussi sur nous. Lorsqu’ils se retrouvent à la patinoire, j’ai été stupéfaite de voir des corps s’empiler dans l’indifférence générale puis, peu à peu, ce genre d’événement est devenu un détail, un accessoire à la vie des héros. Et c’est toute la puissance du message : Chloé, Colin, Nicolas, Chick, Isis et Alise sont le centre de leur propre monde et leurs aventures ne regardent qu’eux, tout comme le reste du monde n’a pas d’importance à leurs yeux.

Tout au long de ce roman initiatique, souvent qualifié de conte d’ailleurs, Boris Vian distille ses idées, sur les addictions ou encore sur le travail. En lisant la courte biographie disponible au début de mon édition, la vision qu’il offre du travail dans L’écume des jours prend sens, lui qui « semble avoir vécu plusieurs vies en moins de quarante ans », distribuant son talent à travers plusieurs professions au cours de sa courte vie. Ainsi, Colin ne comprend pas l’intérêt de travailler pour travailler. Il n’aime pas ça, il a besoin d’argent mais souffre de devoir se plier à des tâches aliénantes, des tâches que tout son être refuse d’effectuer convenablement. Colin supporte difficilement de gaspiller son temps pour toucher une misère et surtout d’être loin de Chloé pendant de longues heures. Il supporte mal de devoir travailler pour ensuite profiter. Un mal qui est un fait criant d’actualité, à une époque où on nous pousse à trouver un métier qui nous plait pour que nous vivions bien le fait de devoir passer notre vie au travail.

Et puis il y a la vie, cette vie si précieuse qui est célébrée dans l’insouciance jusqu’à ce qu’elle devienne incertaine, jusqu’à ce qu’elle ne tienne qu’à un fil quand le nénuphar apparait, quand cette métaphore si belle et si cruelle vient rappeler que le temps passe vite, bien trop vite.

L’univers de Boris Vian est percutant de réalisme dans tout l’irréalisme qu’il décrit et c’est ce paradoxe qui fait toute la beauté de L’écume des jours. J’ai été transportée par cette histoire même si je n’ai pas toujours su faire corps avec elle, tant j’ai été déroutée par moment, mais j’ai aimé. La beauté des mots, des métaphores, des images, tout dans la plume de Boris Vian invite à un rêve éveillé. Un rêve où tout n’est pas que fantaisie, où le monde extérieur ne peut malheureusement pas être oublié constamment.

S’il n’y avait qu’une chose à retenir ce serait Carpe diem parce que Memento mori.

« Les gens ne changent pas. Ce sont les choses qui changent. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

mercredi 28 mars 2018

Seul sur Mars de Ridley Scott (2015)

Je fais peu de critiques de films mais je m’y mets dans le cadre des Visionnages Communs Accros & Mordus de Lecture pour garder une trace de ces chouettes moments passés sur le forum.



Synopsis
Lors d’une expédition sur Mars, l’astronaute Mark Watney (Matt Damon) est laissé pour mort par ses coéquipiers, une tempête les ayant obligés à décoller en urgence. Mais Mark a survécu et il est désormais seul, sans moyen de repartir, sur une planète hostile. Il va devoir faire appel à son intelligence et son ingéniosité pour tenter de survivre et trouver un moyen de contacter la Terre. À 225 millions de kilomètres, la NASA et des scientifiques du monde entier travaillent sans relâche pour le sauver.

Mon avis
Seul sur Mars est un film de Ridley Scott, adapté du roman de science-fiction du même nom d’Andy Weir que je n’ai pas lu. Il est fort possible que je le fasse un jour pour pouvoir comparer les deux œuvres.

Lors d’une mission sur Mars, Mark Watney, biologiste, est laissé pour mort par le reste de l’équipage alors qu’une tempête force un décollage en urgence. Lorsqu’il se réveille, il prend conscience de la situation. Il ne peut contacter ses collègues ou encore la NASA et sait que la prochaine expédition n’arrivera pas avant plusieurs années. Dotée d’une rage de vivre puissante, Mark décide de tout mettre en œuvre pour survivre et trouver un moyen de contacter la Terre.

Les détails scientifiques ont su capter mon attention, notamment le petit côté MacGyver du héros, à travers la façon dont son ingéniosité lui permet de prolonger ses vivres, ses expéditions ainsi que sa motivation. Seul face à lui-même, le héros est son propre compagnon et c’est à travers des mini-vidéos qu’il tourne qu’il garde une trace de ses pensées ainsi que de ses journées. L’erreur sociale, sur la chatbox du forum, a d’ailleurs comparé ces passages à un vlog expliquant comment vivre pépouze sur Mars. Et, effectivement, on n’en est pas loin, c’est d’ailleurs un point qui a fini par me lasser même si j’en comprends l’intérêt.

En parlant de lassitude, j’ai trouvé le film trop long et notamment parce que je ne suis pas totalement entrée dans l’histoire. J’ai peu à peu décroché, attendant le dénouement mécaniquement, anticipant les obstacles prévisibles comme les tempêtes, les soucis techniques, les communications compliquées… Je n’ai regardé le film jusqu’au bout que parce que nous étions sur la chatbox à en discuter et que c’était franchement chouette.

Ce qui ne m’a pas lassée, par contre, c’est la vue. Les paysages utilisés pour imager la vue de Mars sont sublimes. Ces grandes étendues désertiques m’ont fait rêver et sont à mon sens le point fort de ce film. Les plans éloignés renforcent la solitude du personnage et poussent à l’introspection, au parallèle avec nos propres vies : ne sommes-nous pas seuls, nous aussi, face à nous-mêmes parfois ?

Bon, cette chronique est à l’image de mon implication dans le film : rapide et un peu superficielle mais je voulais garder une trace écrite de ce visionnage commun.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 26 mars 2018

Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald

Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald est le second livre que j’ai reçu dans la Glory Book Box sur le thème des fabuleuses années 20. Femme de F. Scott Fitzgerald, elle a finalement passé sa vie artistique dans l’ombre de son mari et son roman, versé vers l’autobiographie, est une peinture de leur relation et de sa place dans ce couple. Tombant peu à peu dans la folie, Zelda finit sa vie dans un asile où elle meurt dans un incendie, quelques années après son mari.
Très critiqué à l'époque, ce roman autobiographique doit être lu, porté au regard de tous car il rappelle que Zelda, comme beaucoup de femmes, a passé trop de temps dans l'ombre de son mari.



Quatrième de Couverture
Accordez-moi cette valse est un roman autobiographique dans lequel Zelda Fitzgerald a transposé sa vision toute personnelle de son mariage avec Scott Fitzgerald. Elle y apparaît elle-même sous le nom, à peine voilé, d'Alabama Beggs, incarnation de ces belles du Sud dont elle était une parfaite représentante. Son mari y figure, lui, sous le nom de David Knight. Écrit en "six furieuses semaines", le manuscrit fut accepté d'emblée par Maxwell Perkins, le propre éditeur et ami de Scott Fitzgerald chez Scriber's. S'il fut boudé par la critique à sa parution, le livre a été réhabilité lors de sa réédition au début des années 1950. Ce portrait d'un homme doué qui s'autodétruit, enfin apprécié à sa juste valeur, est désormais considéré comme une œuvre "puissante et mémorable" (le Times Literary Supplement) dont les personnages et leurs actions - tragiques - contrastent magnifiquement avec le cadre de cette Côte d'Azur ensoleillée où ils évoluent. Au-delà de cette peinture d'une époque et de ses personnages, Accordez-moi cette valse est aussi, et peut-être avant tout, un grand roman d'amour.

Mon avis
Alabama Beggs est une jeune fille excentrique, à l’esprit vif et avide de croquer la vie à pleines dents. Elle se lasse rapidement des prétendants qui gravitent autour d’elle, tels des moustiques attirés par la lumière éclatante qu’elle dégage, jusqu’à ce qu’elle rencontre David Knight, peintre de talent au succès grandissant. Ils se marient et se lancent ensemble à la conquête du monde, brûlant leur argent et leur jeunesse dans les fêtes et les extravagances.

Leur vie n’est que mondanités et excès, au cœur de New York. David a besoin d’un nouveau souffle artistique tandis qu’Alabama s’épuise de leur vie : ils partent alors pour la France avec leur petite fille à une époque où ma valeur du dollar leur permet de vivre luxueusement. Leur nouveau rythme de vie, dans le sud, les ennuie progressivement et Alabama trouve un second souffle à travers le regard d’un autre homme qui la fait à nouveau se sentir importante, désirable, vivante. David s’en rend compte et enferme sa femme chez eux. Ils finissent par partir à Paris où leur relation va encore se dégrader. Ils forment une équipe mais ne jouent plus réellement ensemble : ils assurent leur part chacun de leur côté.

Accordez-moi cette valse raconte finalement l’histoire d’un couple où deux jeunes adultes se construisent à travers le temps, apprennent à accepter que la passion peut finir par s’étioler et que deux êtres entiers peuvent difficilement briller ensemble, en même temps. C’est Alabama ou David mais l’art n’accepte pas que l’un brille sans que l’autre ne soit dans l’ombre pour le soutenir vers la lumière. Et c’est le rôle qui est destiné à Alabama en premier lieu, en tant que femme d’artiste puisque c’est ainsi qu’elle est présentée au monde.

Alabama et David s’aiment mais ils finissent par s’éloigner pour être pleinement eux-mêmes, chacun de leur côté. Ce qu’ils dégagent est trop intense pour ne pas les brûler s’ils brillent ensemble. Alabama grandit au fil des pages mais cette évolution semble ne devoir passer que par des épreuves plus dures les unes que les autres. Elle doit tomber pour se relever, elle doit souffrir pour trouver un nouveau souffle.
Puis, finalement, le couple revient sur ses pas et atteint la maturité, l’âge auquel ils regardent leur ancienne vie palpitante avec mélancolie et comprennent que l’heure est à l’apaisement. Seulement, cet apaisement ne semble pas être une bonne chose pour Alabama : à travers son regard, on comprend que ses jeunes années sont terminées et que la sagesse forcée est arrivée. Le temps des excès doit cesser pour enfin se ranger et se lancer dans les traces de ses parents, pour élever sa fille qui se construit déjà sans elle et être un exemple de droiture et surtout solide.

Zelda Fitzgerald nous offre ici sa version de son histoire avec F. Scott Fitzgerald, dans un style unique, saccadé par moment, fait de descriptions étranges mais étonnamment parlantes. La narration est imprécise et montre à quel point ce roman est surtout une transposition de ses propres souvenirs, de sa propre vie. Certains faits s’enchainent avec logique, d’autres semblent être remontés en surface pile au moment de poser la plume sur le papier, donnant un ensemble parfois déroutant mais beau dans son genre.
Le cheminement d’Alabama est difficile et sa conclusion bouleversante, ce qui laisse imaginer l’état dans lequel était Zelda Fitzgerald au moment où ses troubles schizophréniques prenaient racines en elle.

Accordez-moi cette valse montre une nouvelle fois à quel point le rôle de la femme n’était pas simple dans les années 20, à quel point Alabama a fini par souffrir de la position de son mari parce que c’était lui qui brillait artistiquement. David n’essayait pas toujours d’être au-dessus de sa femme, il l’a même soutenue dans ses rêves mais à distance, pas sous le même toit, pas devant un même public. Ils devaient se diviser pour pouvoir briller tous les deux et c’est toute la tragédie de leur histoire. C’est un écho avec notre société actuelle où on attend encore des femmes qu’elles positionnent aussi souvent que possible leur vie de famille au premier plan, au détriment de leur carrière.
Accordez-moi cette valse est une histoire qui bouleverse à travers le combat mené par Alabama contre elle-même, contre son couple, pour son couple, pour sa vie.

« Une fois il avait dit : « S’il te faut absolument choisir, alors choisis d’être une déesse. » C’était quand elle avait voulu n’en faire qu’à sa tête. Mais ce n’était pas facile d’être une déesse loin de l’Olympe. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 23 mars 2018

Discours présentant le projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse à l'Assemblée Nationale de Simone Veil

Dans le cadre d’une Lecture Commune Accros & Mordus de Lecture, j’ai lu le discours prononcé par Simone Veil à l’Assemblée Nationale le 26 novembre 1974, présentant la loi l’interruption volontaire de grossesse. Mon avis est assez décousu, n'a pas réellement de fil conducteur et ne va pas au fond des choses, il constitue surtout mes réactions brutes à la lecture, mon sentiment d'injustice et le fait que, pour gagner cette bataille, Simone Veil a dû user des rouages politiques qui enlèvent beaucoup de beauté au geste final. Mes mots peuvent paraître très critiques mais ce n'est pas envers Simone Veil, plutôt envers la société de l'époque mais aussi l'actuelle. Pour ceux qui voudraient lire le discours, il est disponible ici.



Document
Discours de Simone Veil à l'Assemblée Nationale lors de la séance du 26 novembre 1974, présentant le projet de la loi relative à l'interruption volontaire de grossesse, dite Loi Veil, qui sera adoptée le 17 janvier 1975.
Le document est le compte rendu intégral de cette séance, le discours de la Ministre de la Santé allant de la page 6998 à la page 7002.

Mon avis
Souvent cité, ce discours illustrait à mes yeux le combat mené par Simone Veil pour les droits des femmes tout au long de sa vie. Haute figure du féminisme, régulièrement prise en exemple, elle est de ces femmes incontournables lorsqu’on veut rappeler les combats menés et ce qu’il reste à accomplir.

Au fil de ma lecture, j’ai déchanté, oubliant l’époque, le contexte, le lieu où ce discours a été prononcé. Dès le début, le premier argument avancé m’a paru vicié :

« Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est mauvaise. Je dirai même qu'elle est déplorable et dramatique.

Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l'écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivies est tel qu'il n'y a plus à proprement parler de répression, c'est le respect des citoyens pour la loi, et donc l'autorité de l'Etat, qui sont mis en cause.

Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaitre publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas, au ministère de la justice, lorsque des services sociaux d'organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charter des voyages à l'étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d'anarchie qui ne peut plus continuer
(Applaudissements sur divers bancs des républicains indépendants, de l'union des démocrates pour la République, des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux et sur quelques bancs des socialistes et radicaux de gauche.) »

C’était donc la face du pays qu’il fallait sauver en tout premier lieu ? J’ai dû respirer, me rappeler qu’il s’agissait d’un exercice oratoire face à des hommes, majoritairement, dont de nombreux conservateurs. Des hommes qu’il fallait tenter de séduire dès le départ avant d’aborder les autres points clés, les points qui traitaient enfin des femmes. Dès le début de ce discours, j’ai été ramenée sur terre en me rappelant qu’il s’agissait de politique et non de philanthropie. Emportée par mon enthousiasme face à ce discours que j’avais tant fantasmé, j’en ai oublié l’essentiel : il s’agissait de faire passer une loi et non de changer les mentalités dans un cercle où le travail aurait été titanesque, sûrement impossible.

Par la suite, Simone Veil rappelle que l’avortement n’est pas une balade de santé, un choix fait sur un coup de tête, surtout quand il est interdit par la loi et répréhensible, surtout quand il est pratiqué dans la clandestinité et, parfois, par des bouchers avides de deniers. La Ministre de la Santé qu’elle est alors explique le problème sanitaire, qu’il soit physique ou moral. Elle passe par la préoccupation qui incombe à un État, la démographie, montrant que le droit à l’avortement ne va pas stopper les naissances mais juste garantir un encadrement et une juste prise en charge d’un acte déjà pratiqué.

La démographie, cette peur intestine de l’Homme mais surtout des hommes de voir les naissances chutées, de voir les femmes contrôler et choisir si elles veulent tomber enceinte ou non, cette peur déjà soulevée au moment de la légalisation de la contraception. Mais qui étaient-elles, ces femmes, ces moitiés d’hommes, pour oser vouloir choisir le moment où elle accepterait de laisser une vie croitre en elles ?

La contraception est largement encouragée dans le discours de Simone Veil et elle met cela en opposition à l’avortement qui ne sera pas encouragé mais encadré. D’ailleurs, l’accent est mis sur la prise en charge psychologique, sur l’accompagnement réservé aux femmes prises en charge : tout sera fait pour s’assurer qu’elles n’ont pas d’autres choix. Au moins, on parle de leur choix. S’il est soulevé que ce choix devrait être pris « en famille », la parole finale sera donnée à la femme. Non pas parce qu’on la juge seule maître de cette décision de vie mais parce qu’il est certain que, si elle ne veut vraiment pas de cet enfant, la femme trouvera le moyen de s’en débarrasser. Là aussi, on sent qu’il s’agit d’un exercice de séduction, que Simone Veil montre qu’il n’y a pas d’autre solution que de laisser ce choix aux femmes, mais ça n’en reste pas moins dur à encaisser en tant que femme. J’ai du mal à vivre à mon époque, avec le sexisme toujours ambiant, mais je n’ose imaginer ce que ça devait être dans les années 70.

En tant que femme, Simone Veil a sûrement dû se plier à une lutte houleuse avec sa morale pour placer ses arguments. Vu plusieurs décennies après, son discours transparait clairement comme celui d’une charmeuse de serpents, plaçant çà et là des phrases qui font mal à la féministe que je suis mais je comprends.

Mais un point m’a vraiment chagrinée, même en me replaçant dans le contexte de l’époque : le choix de ne jamais avoir d’enfant.
Simone Veil insiste beaucoup sur le fait que l’avortement doit être autorisé pour ne pas laisser une femme en détresse prendre une décision irrévocable, elle explique qu’une grossesse non désirée et pire, détestée, peut mener à des gestes terribles, au suicide. Dans son argumentaire, c’est le timing qui est le point clé : les femmes doivent pouvoir avorter si leur grossesse n’est pas désirée à un instant T, si leur situation familiale ou financière n’est pas idéale. Le timing doit être le bon pour que l’enfant puisse être élevé dans les meilleures conditions, chéri, porté vers son avenir (et accessoirement l’avenir du pays, évidemment).

Et puis, il y a cette partie :

« Rares sont les femmes qui ne désirent pas d'enfant ; la maternité fait partie de l'accomplissement de leur vie et celles qui n'ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. Si l'enfant une fois né est rarement rejeté et donne à sa mère, avec son premier sourire, les plus grandes joies qu'elle puisse connaître, certaines femmes se sentent incapables, en raison des difficultés très graves qu'elles connaissent à un moment de leur existence, d'apporter à un enfant l'équilibre affectif et la sollicitude qu'elles lui doivent. A ce moment, elles feront tout pour l'éviter ou ne pas le garder. Et personne ne pourra les en empêcher. Mais les mêmes femmes, quelques mois plus tard, leur vie affective ou matérielle s'étant transformée, seront les premières à souhaiter un enfant et deviendront peut-être les mères les plus attentives. C'est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l'avortement clandestin, auquel elles ne manqueraient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d'elles-mêmes. »

En 1974, il y a déjà des femmes qui n’ont pas d’enfants par choix. Il y a des femmes qui s’accomplissent par un autre aspect de leur être que leur utérus. Pourtant, aux yeux des têtes dirigeantes du beau pays qu’est la France, ces femmes sont visiblement incomplètes. Biologiquement, et socialement, l’être humain tend évidemment à se reproduire, à transmettre une partie de lui à un être à façonner et voir grandir. Mais certains et certaines font le choix de ne pas avoir d’enfants et, quand il s’agit des femmes, la France de 1974 considère que ce choix entrave la réussite de la vie. Alors oui, sûrement qu’en 1974 c’était une croyance profondément inscrite dans l’esprit des gens, sûrement aussi que le manque de considération envers les femmes pour autre chose que leur capacité à pondre des mioches faisait que tous pensaient que la maternité était le plus bel accomplissement de la femme.

Si j’ai eu mal en lisant ce passage, je l’ai compris après, c’est parce que aujourd’hui encore, en 2018, les hommes mais surtout les femmes qui disent ne pas vouloir d’enfant sont niés. Du haut de mes 25 ans, quand je dis « peut-être un jour mais je ne suis même pas sûre d’en vouloir » on me répond « Tu verras, plus tard, tu en voudras, tu as le temps ». C’est peut-être vrai mais ça part d’une condescendance gerbante, d’un « tu ne sais pas ce que tu dis, tu vas changer d’avis ». Je n’ai pas encore d’avis clair sur la question mais je rage intérieurement en pensant à toutes ces femmes qui, elles, savent qu’elles n’en veulent pas et qu’on nie dans leur choix. Ces femmes qui ne veulent pas d’enfant et à qui on dit « tu verras, plus tard… ». L’ensemble de ce discours et ce point m’ont juste rappelée qu’aujourd’hui encore, quand on est une femme, nos choix sont remis en question. On ne remet pas en question un homme qui fait un choix. Nos choix professionnels sont toujours questionnés vis-à-vis d’une actuelle ou future vie de famille. Nos choix personnels aussi.

Oui, les mentalités ont évolué, les gens sont plus ouverts d’esprit, les femmes réussissent à s’imposer plus souvent. Mais c’est tout le problème : les hommes évoluent, s’ouvrent l’esprit, nous laissent une place… Alors que ça devrait être naturel. On ne demande pas à un homme dans un entretien d’embauche s’il compte avoir des enfants, mais à une femme, si. Question de congés maternité mais aussi de congé vacances plus tard, de la garde des enfants… Et à travers ce discours de 1974, je me suis rendue compte que les choses évoluaient trop lentement. Qu’en tant que femmes, nous devons toujours argumenter nos choix, expliquer pourquoi. Prouver encore et encore ce que nous valons. Comme Simone Veil a dû le faire : expliquer pourquoi le choix d’une grossesse revenait à la femme et pourquoi il fallait autoriser l’IVG.

Plus de quarante ans plus tard, il faut encore justifier nos choix.

Merci Simone Veil et désolée d’avoir eu à lire un discours politique plutôt qu’une tribune sortant de tes tripes. Promis, la prochaine fois, je lirai tes écrits pour retrouver la foi.

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